LE CINÉMA QUÉBÉCOIS

10 avril 2019

par Georges Privet

Depuis toujours, le cinéma québécois incarne et reflète les tensions de la société qui l’a vu naître. De manière consciente et inconsciente, il cristallise les craintes et les aspirations, qui accompagnent depuis sa naissance la quête identitaire et les combats des Québécois. Des premiers temps, où il s’incarnait via le cinéma ethnologique d’une poignée de religieux, aux succès planétaires de Denys Arcand, Xavier Dolan et Denis Villeneuve, son histoire, demeure étonnamment constante à travers les changements d’époques et les modes.

Que l’on place ses origines au déménagement de l’ONF à Montréal (en 1956), à l’avènement du Cinéma Direct (1958), ou encore à la sortie de ses œuvres fondatrices – À tout prendre de Claude Jutra, en 1963, et Le Chat dans le sac de Gilles Groulx, en 1964 -, il semble pétri dès ses débuts par ses obsessions constituantes : un sentiment d’abandon ancestral; un rapport physique au territoire; une quête identitaire inextinguible; un lien ambigu à la foi; et sa relation à l’altérité sous toutes ses formes.

Bien qu’il soit célébré à l’étranger dès la première cannoise de Pour la suite du monde de Pierre Perrault, en 1963, il ne commence vraiment à s’épanouir qu’avec la fin des années 60, alors que la tenue d’Expo 67 permet au vent de changement qui balaie le monde d’atteindre les Québécois. L’évènement accélère la libération des mœurs, amorcée depuis quelques années déjà, et accouche d’une brève, mais très populaire, vague de films érotiques, lorgnant tantôt du côté du mélodrame (Valérie de Denis Héroux), tantôt du côté de l’humour (Deux femmes en or de Claude Fournier).

Bien que de courte durée, ce courant jette les bases d’un cinéma commercial, où quelques auteurs sauront néanmoins imposer une vision personnelle : que ce soit Gilles Carle, avec son sens de l’humour et de la sensualité (La vraie nature de Bernadette); Claude Jutra, avec son regard sur les vicissitudes de l’amour et de l’enfance (Mon Oncle Antoine, Kamouraska); Francis Mankiewicz, avec sa poésie douce et étrange (Le temps d’une chasse, Les Bons débarras); ou, plus tard André Forcier, avec son univers à la fois surréaliste et profondément humain (L’eau chaude, l’eau frette, Une Histoire inventée).

Parallèlement, en 1973, un groupe de réalisatrices affiliées à l’ONF amorce En tant que femmes – une série de films (documentaires et fictions) abordant des questions féminines. De mère en fille, d’Anne Claire Poirier, fait son apparition en 1968 et devient le premier long métrage québécois réalisé par une femme. Il est suivi de La Vie rêvée, en 1972, qui est le premier long métrage du secteur privé mis en scène par une femme, Mireille Dansereau.

 

Le Déclin de l’empire américain (1986)

L’époque est traversée d’importantes préoccupations politiques. On les retrouve souvent dans les documentaires où des problèmes de censure affectent des œuvres marquantes comme On est au Coton de Denys Arcand. De plus, la Crise d’octobre 70 a laissé des traces visibles dans trois des films les plus marquants de la période : Les Ordres de Michel Brault, Réjeanne Padovani de Denys Arcand, et, dans une veine plus populaire, Bingo de Jean-Claude Lord. Ces films participent à un courant de prise de conscience nationale qui culminera avec l’élection du Parti Québécois en 1976, mais qui déclinera peu après avec la défaite référendaire de 1980. Denys Arcand transformera ironiquement cet échec, et le repli identitaire qui l’accompagne, en accouchant du premier triomphe mondial du cinéma québécois : Le Déclin de l’empire américain. Il poursuivra sur sa lancée avec plusieurs succès dont Jésus de Montréal, et, plus tard, Les Invasions barbares et L’âge des ténèbres.

Le triomphe international du Déclin de l’empire américain encourage aussi l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes rêvant à l’international : Yves Simoneau (Pouvoir intime, Dans le ventre du dragon), Jean‑Claude Lauzon (Un zoo la nuit, Léolo) et Léa Pool (À Corps perdu, Anne Trister) – l’une des rares femmes à avoir pu maintenir durablement une continuité dans sa production.

L’effervescence de l’époque favorise aussi l’émergence de la série des Contes pour tous, produite par Rock Demers, qui accouchera de quelques classiques, dont La guerre des tuques d’André Melançon. Puis, durant la décennie suivante, une nouvelle génération de réalisateurs issus de la vidéo et d’autres formes d’art viennent bousculer le cinéma québécois. Parmi eux, citons Denis Villeneuve (Un 32 août sur terre, Maelström), André Turpin (Zigrail, Un crabe dans la tête), François Girard (32 films brefs sur Glenn Gould, Le Violon rouge), Robert Lepage (Le Confessionnal, La face cachée de la lune) et Robert Morin (Requiem pour un beau sans‑cœur, Windigo).

Le nouveau millénaire amène les plus grands succès du cinéma québécois, tant pour le cinéma d’auteur que sur le front commercial. Parmi les premiers, notons quelques films qui perpétuent la fascination des Québécois pour les histoires de famille (Gaz bar Blues de Louis Bélanger, C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée), ainsi que l’œuvre de Bernard Émond, dont les films rappellent l’attachement du Québec aux valeurs de son passé religieux (La Neuvaine, La Donation).

 

Maurice Richard (2005)

Tandis que le cinéma commercial cartonne en misant sur des valeurs sures liées au patrimoine – qu’il s’agisse d’Aurore, le remake de La petite Aurore, l’enfant martyre, réalisé par Luc Dionne, ou de Séraphin : Un homme et son pêché et Maurice Richard (tous deux signés par Charles Binamé) – 2006 amène aussi ce qui restera sans doute le plus grand succès du cinéma québécois coast to coast, Bon Cop Bad Cop d’Érik Canuel.

Les années qui suivent, plus difficiles, surtout pour le documentaire, désormais à la merci de la télévision, se distinguent néanmoins par l’arrivée d’une nouvelle génération de réalisatrices dont les œuvres participent à la reconnaissance croissante dont les films québécois jouissent à l’étranger; qu’il s’agisse d’Anne Émond (Nuit #1), de Sophie Desrape (Les signes vitaux), de Chloe Robichaud (Sarah préfère la course), d’Anaïs Barbeau-Lavalette (Inch’Allah), de Nathalie Saint-Pierre (Catimini) ou de Louise Archambault (Gabrielle).

Le tournant des années 2009-2010 amène un souffle nouveau grâce à deux phénomènes; l’arrivée du jeune Xavier Dolan, prodige acclamé à Cannes pour J’ai tué ma mère, qui signera plusieurs succès acclamés, particulièrement en France (Laurence Anyways, Tom à la ferme, Mommy); et la consécration de Denis Villeneuve, oscarisé pour Incendies, qui poursuit depuis une carrière hollywoodienne (Prisonners, Sicario, Blade Runner 2049). Leurs succès est rapidement suivi par celui de Jean-Marc Valée (The Dallas Buyers Club, Wild), alors que de plus en plus de cinéastes québécois – comme Kim Nguyen, Philippe Falardeau, Christian Duguay et Daniel Roby – se tournent vers l’Europe ou les Etats-Unis pour poursuivre leur carrière.

Parallèlement, quelques cinéastes généralement boudés par le public québécois continuent à s’imposer en festival; qu’il s’agisse de Denis Côté (Bestiaire, Vic + Flo ont vu un ours); de Maxime Giroux (Félix et Meira, La grande noirceur); de Philippe Lesage (Les Démons, Genèse), ou du tandem formé par Mathieu Denis et Simon Lavoie (Laurentie, Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau). Leurs films, comme plusieurs réalisés par leurs contemporains, semblent obsédés par une question récurrente : quelle est, encore et toujours, notre rapport à l’autre?

 

Incendies (2010)

À l’heure où les réalisatrices approchent enfin la parité, et où les minorités sont plus visibles que jamais, mais aussi à une époque où la survie du documentaire est menacée et où le cinéma politique tend à disparaître, notre cinéma doit dorénavant (comme les autres) lutter pour se tailler une place face à la compétition de la télé, de l’internet et des nouvelles plateformes de diffusion. Mais il continuera de le faire comme il l’a toujours fait; en reflétant plus ou moins consciemment les rêves et les contradictions d’un peuple qui a trouvé son identité et sa survie dans l’art de s’adapter constamment au monde qui l’entoure…


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